30.
Le ciel s’obscurcit. Il s’est remis à pleuvoir et chaque pas devient plus lourd que le précédent.
Au moins l’eau de pluie m’ôte l’odeur collante du dépotoir. La voilà enfin la douche revigorante qui me manquait.
Elle ne cherche pas à s’abriter. Elle marche sur la route qui descend vers le sud et la capitale. En passant devant l’école des Hirondelles, elle a vu le pavillon du directeur et a accéléré le pas, de peur qu’il ne soit à la fenêtre.
Autour d’elle, le paysage de la ville a changé. Elle est entourée de buildings plus denses, d’où jaillissent des antennes paraboliques satellites comme autant de fleurs poussant sur ces immenses cactus de béton.
Après un premier sentiment d’impuissance et d’abandon, la jeune fille se sent étonnamment légère.
Au moins j’ai essayé d’empêcher ce drame.
Cassandre a le sentiment que, désormais, la responsabilité de tous ces morts n’est plus sur elle. Cet attentat fait partie de cette grande poubelle qu’est le Passé, dans laquelle rien n’est récupérable. Les morts sont à la morgue, les blessés à l’hôpital ; tous les drames, toutes les douleurs sont digérés par le temps qui les transforme en souvenirs.
Elle songe aux habitants de Rédemption. Si elle pouvait s’attendre à ce qu’un jour on lui reproche d’être propre. Et si elle pouvait s’attendre à ce qu’on lui en veuille d’avoir prédit le futur.
Le syndrome de Cassandre. La malédiction d’avoir raison trop tôt.
Et donc de n’être écoutée par personne.
Elle passe devant un magasin d’objets touristiques avec des prénoms sur des tasses et des porte-serviettes. En gros caractères sur une pancarte est écrit « Choisir un bon prénom, c’est offrir un passeport pour la réussite. »
Non, cette information stupide transmise par le directeur de l’orphelinat ne peut avoir de sens.
La puissance de programmation du prénom.
Cassandre se souvient d’une émission entendue à la radio sur la maladie d’Alzheimer. La dernière chose dont se rappellent les gens qui ont tout oublié : leur prénom.
Et moi, c’est la première chose dont je me suis souvenue.
Il existe deux sortes d’entités qu’on ne connaît que par leurs prénoms : les clochards et les anges. Quand les clochards sont présentés aux actualités on inscrit « Ferdinand » ou « Albert » suivis des lettres SDF. Et les anges : Gabriel, Raphaël, Michael, etc. Pas de nom de famille.
Même Dieu, après tout, c’est un prénom sans nom de famille.
La jeune fille aux grands yeux gris clair aperçoit sa photo en dernière page d’un journal gratuit distribué dans la rue.
« Cassandre Katzenberg, 17 ans, disparue depuis deux jours. Si vous avez des informations à son sujet, prière d’appeler d’urgence ce numéro gratuit » puis, en caractères plus petits, juste en dessous : « Attention : cette jeune fille ayant développé des tendances paranoïaques, elle peut se montrer dangereuse. En cas de rencontre, ne pas essayer de l’appréhender mais contacter immédiatement la police. »
Cassandre ressort sa montre et se dit que si l’expéditeur « d » est le prénommé « dieu », il a l’air vraiment de se moquer d’elle ou de l’avoir complètement abandonnée. Elle la jette dans une poubelle. Puis après avoir marché une centaine de mètres, saisie d’une intuition…
Comment avait dit le directeur, déjà ?
« … C’est un petit colis. Je pense que c’est quelqu’un qui t’aime qui te l’a envoyé. »
Elle revient sur ses pas, fouille dans les ordures et ressort la montre avec son cadran énigmatique. Celui-ci indique toujours comme pour la narguer « Probabilité de mourir dans les 5 secondes : 88 %. »
Elle marche tout droit, sans but particulier.
Le premier soir, elle profite de la météo devenue clémente pour se laisser enfermer dans un jardin public.
Finalement les bancs, ce sont des lits gratuits.
D’ailleurs elle n’est pas la seule, d’autres SDF sont étendus plus loin, à la belle étoile.
Elle grignote quelques chips, qu’elle commence à rationner en vue des jours suivants.
Il faut penser au futur, songe-t-elle avec ironie.
Elle arrose ce dîner frugal d’une gorgée de thé tiède, en levant le gobelet de la Thermos en signe de toast. Elle se sent seule mais libre.
Merci pour ce festin, Monsieur le Baron.
Puis, en guise d’oreiller, elle entasse quelques journaux gratuits sur le banc et s’endort, le corps secoué d’infimes frissons.